Nord des Cornouailles
Entre mémoire minière, stations balnéaires et horizons marins
Royaume-Uni · Littoral · Van
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Journaliste et doctorante, je voyage dans les vastes interstices entre hauts lieux touristiques et marges, le plus souvent en van, au rythme lent de la route.
Professeur des universités en géographie, je parcours les lieux à la recherche du « réel », que je m’acharne à restituer au travers de fragments, pour inviter à aller voir.
Après avoir parcouru toute la côte sud des Cornouailles, nous poursuivons notre périple sur le littoral du Nord (ouest), qui promet quant à lui des sites industriels abandonnés, des stations balnéaires et des paysages davantage marqués par le tourisme, où la mer se dévoile plus aisément.
Outre la pêche dont nous avons découvert l’histoire et les pratiques dans la première partie de notre voyage, les Cornouailles ont longtemps vécu au rythme des mines, dont les premiers vestiges apparaissent quelques kilomètres au nord de Lands’ End, située à la pointe de cette botte méridionale.
Au temps des mines
C’est au XVIIIe et au début du XIXe siècle qu’eut lieu l’essor rapide de l’exploitation minière du cuivre et de l’étain, entraînant l’édification de bâtiments des machines, de fonderies, de villes nouvelles, de ports, de chemins de fer et de tramways qui transformèrent radicalement le paysage. Ce développement industriel connut son apogée au début du XIXe siècle, période durant laquelle les mines des Cornouailles et du Devon produisaient les deux tiers du cuivre mondial et voyaient leurs technologies s’exporter dans le monde entier. C’est ici que se développèrent et se perfectionnèrent, notamment grâce à l’ingénieur James Watt, les machines à vapeur de pompage permettant de drainer l’eau des galeries inondées. Le cuivre extrait servait à protéger les coques des navires en bois et comme principal constituant d’alliages comme le laiton, et, allié à l’étain, le bronze.
Le déclin s’amorce à la fin du XIXᵉ siècle, lorsque les gisements s’épuisent et que les minerais étrangers, moins coûteux, supplantent les Cornouailles. Peu à peu, les mines ferment, laissant derrière elles de fascinants vestiges que le promeneur peut découvrir comme autant de souvenirs figés. Les premières à se dévoiler le long de la côte sont celles de Botallack, qui ont servi de décor à la série historique Poldark, dans laquelle le personnage principal dirige la mine de cuivre dont il a hérité de son père au retour de la guerre d’indépendance américaine. Quelques centaines de mètres plus loin, les installations du Levant, célèbres pour leur moteur à balancier encore en fonctionnement mais moins esthétiques, se visitent sous la conduite du National Trust, qui propose des démonstrations régulières du fonctionnement de la machine. Un peu plus haut, une mine d’étain plus récente (1909-1991), Geevor, a été transformée en un musée où les visiteurs sont conduits dans des galeries souterraines. Son café, disposant d’une immense baie vitrée ouverte sur la mer, est accessible à tous. Tous ces sites étant proches, ils peuvent se découvrir en une seule longue randonnée le long de la côte, de la commune de Botallack au phare de Pendeen.
Plus au nord-est, sur la commune de Saint-Agnès, se trouve Wheal Coates, sans doute le plus photogénique de tous les ensembles miniers cornouaillais. Le site nous apparaît au soir tombant dans un décor de bruyères et d’ajoncs surplombant la mer. La scène qui s’offre à cette heure-ci fait partie de ces récompenses du voyage que nous cherchons tous, à savoir des instants magiques, comme suspendus, offrant le sentiment d’être les spectateurs privilégiés d’un film qui ne se joue que pour nous. Face à la mer, perchées sur des falaises, se dressent dans le contrejour du soleil couchant la silhouette d’une chapelle en ruine (Porth Beach) et d’une engine house (salle des machines) surmontée de sa cheminée. La carte postale est là, et la lumière est parfaite ; il suffit de déclencher.
Ces paysages, comme ceux de l’ouest du Devon, sont protégés depuis 2006 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Avec la découverte récente du plus grand gisement de lithium du Royaume-Uni, un composant utilisé dans les batteries des voitures électriques, l’histoire minière pourrait bien se poursuivre. Son exploitation conjointe par l’entreprise française Imerys et la startup British Lithium a été annoncée en 2023 et devrait démarrer en 2028.
Des stations balnéaires contrastées
En remontant la côte, l’empreinte touristique se fait plus nette, en raison notamment de la pratique du surf qui confère une certaine notoriété à plusieurs localités (Portreath, Porthtowan…), voire à des petites villes comme Newquay, qui nous semble bien décevante avec son atmosphère de station balnéaire populaire en déshérence, où l’on croise surtout une population désœuvrée.
Saint-Ives et Padstow nous apparaissent, en revanche, plus intéressantes. Ici, se mêlent une activité de pêche encore conséquente, une fonction touristique, de plaisance notamment, et des activités de commerces plus développées. Saint-Ives offre une mosaïque de quartiers et d’ambiances où chacun trouvera « son » lieu : petite plage intimiste du quartier central ou « grande plage » installée au pied d’un parc surmonté d’une chapelle, ou anse dédiée aux surfeurs, ou quartier de galeries d’art, etc… Il ne faut pas hésiter à s’y rendre en train depuis St Erth, via une courte section ferroviaire offrant de superbes vues sur la baie. C’est aussi l’occasion de constater combien, dans les gares anglaises, le respect du bâti ancien peut s’accorder avec des aménagements modernes et conserver une atmosphère chère aux amateurs de chemin de fer. Cette option permet également d’éviter les difficultés de stationnement dans une ville très fréquentée, où les parkings aux prix exorbitants affichent complet jusqu’en début de soirée. Quelques miles plus au nord, Padstow s’avère être une charmante ville-port, elle aussi très fréquentée, dotée de nombreuses boutiques, cafés et restaurants, dont plusieurs établissements étoilés. Il ne faut pas hésiter à s’éloigner des rues commerçantes pour flâner dans les quartiers plus calmes, notamment jusqu’à l’église située à l’arrière du port. Côté balade, une ancienne voie ferrée transformée en voie verte permet de longer l’océan vers le nord en traversant un charmant petit estuaire.
Non loin de là, nous retrouvons l’ambiance des anciens ports de pêche qui nous avaient accompagnés tout au long de la côte sud. Port Isaac est enserrée dans une crique si profonde que, venant à pied par le littoral, nous ne la découvrons qu’au dernier moment, au détour d’un sentier. N’abritant que quelques pubs autour du port, le village a été relativement épargné par le surtourisme, conservant ainsi son calme et son authenticité. Les ruelles situées à l’arrière du port, en particulier, constituent un véritable concentré de charme que nous quittons à contrecœur.




Retour au sauvage
La présence plus marquée du tourisme (et ses stations notamment), et le caractère moins enclavé (et plus urbain aussi) de la côte Nord aurait pu nous faire craindre la fin des ambiances sauvages et bucoliques de la côte sud. Mais il n’en est rien. Du point de vue des sites naturels, la côte nord n’est pas en reste. À la jonction entre sud et nord, Cap Cornwall mérite un arrêt. Plus loin, le phare et l’île de Godrevy constituent une étape incontournable. Attention à ne pas se garer sur le parking officiel du site du phare, à l’ouest, mais au niveau du parking (gratuit) situé au bord de la route, à l’est. De là, le chemin jusqu’au phare est tout simplement somptueux : il longe une côte déchiquetée jusqu’à la crique de Mutton, où l’on peut observer, depuis les hauteurs, des colonies de phoques se prélassant, jouant ou se jetant à l’eau. Une fois parvenus à se détacher de ce spectacle hypnotique, quelques pas suffisent pour atteindre la pointe faisant face à l’île qui abrite le phare de Godrevy, celui-là même qui inspira Virginia Woolf pour La Promenade au phare (1927), son roman le plus autobiographique (et le plus abouti d’après elle), où l’on retrouve une multitude de détails saisis par l’autrice dans la baie de Saint-Ives, qu’elle fréquentait enfant.



Le littoral retrouve toute sa sauvagerie et sa splendeur lorsqu’il est bordé de falaises, comme à Bedruthan Steps et ses formations rocheuses surgissant de la mer, puis au Pentire Point et son promontoire The Rumps, dont les reliefs arrondis et verdoyants, associés à des crêtes, donnent le sentiment d’évoluer dans un paysage de moyenne montagne… avec la mer en supplément ! Nous retrouvons ce paysage bucolique à Port Quin, une petite crique entourée de deux langues de terre couvertes de pelouses à perte de vue, épousant de majestueuses formes arrondies. Seules quelques demeures bourgeoises, parfaitement intégrées au paysage, ponctuent cette étendue.
Après le Saint Michael’s Mount et Land’s End, c’est à Tintagel que nous nous cognons à nouveau à la cohue qui, soudain, jaillit d’on ne sait où, adoptant des comportements que l’on n’attendait pas ici. Le site, qui accueille les ruines du château éponyme – réputé pour être le lieu de naissance du Roi Arthur –, est un imposant rocher séparé de la terre par le mouvement de l’érosion. Bien qu’impressionnant, il ne nous époustoufle pas davantage que d’autres portions de côte découvertes au cours du voyage. Par ailleurs, les ruines, la statue d’Arthur et le pont suspendu s’embrassent très bien depuis le sentier du littoral, sans avoir à s’acquitter du droit d’entrée (22 livres en 2025). Quant à la commune de Tintagel, à laquelle on remonte à pied ou en navette depuis le site, c’est une ville-rue bourdonnante de cafés et de boutiques vendant toutes les mêmes artefacts liés à la légende arthurienne. Les rares bâtiments historiques qui subsistent, comme l’ancienne poste, sont devenus des sites à entrée payante. Les anglais ont exploité le filon « Tintagel » jusqu’au bout !
Heureusement, il nous reste une dernière étape plus enthousiasmante avant de quitter les Cornouailles : Boscastle. Niché dans une vallée étroite creusée par la rivière Valency, qui se jette dans l’Atlantique, son port prend la forme d’un havre naturel, protégé par deux longues digues de pierre s’avançant dans la mer. Pour les amateurs de culture, le village abrite également l’un des plus importants musées au monde consacrés à la sorcellerie et aux traditions occultes.
Nous enchainons depuis bientôt trois semaines des sites sublimes, hors du temps et hors-saison, où les ciels changeants contribuent à l’impression d’être comme coupés des agitations (et des réalités) du monde. Pourtant le sentiment d’avoir « fait le tour » (au sens où les scènes paysagères qui s’offrent à nous n’ont plus l’effet surprise des débuts), et la fatigue issue des conditions (pluvieuses) du voyage nous invitent à nous extirper du littoral pour partir explorer d’autres visages de l’Angleterre ; nous optons pour l’esprit des hauteurs et parvenons ébahis dans l’immensité des landes du Dartmoor.
On a aimé
Flâner
- À Tintagel :
- Slice, boutique où l’on trouve de délicieux Cornish pasties (la spécialité des Cornouailles qui consiste en un chausson salé fourré originellement à la viande et aujourd’hui à des multiples parfums) à emporter
- l’église St Materiana, situé sur la côte à l’écart de la ville.
Boire un café/thé
- À Bedruthan Steps : Carnewas Tea Room
- À Tintagel : The Village Tearooms, un salon de thé authentique à l’accueil so british et à la décoration surannée, qui sert de délicieux gâteaux faits maison.
Manger
- À Padstow : Embers (pizzas, pâtes, burgers et salades délicieux dans une petite salle de restaurant intimiste à l’ambiance jazzy)
Auteur·es
Journaliste et doctorante, je voyage dans les vastes interstices entre hauts lieux touristiques et marges, le plus souvent en van, au rythme lent de la route.
Professeur des universités en géographie, je parcours les lieux à la recherche du « réel », que je m’acharne à restituer au travers de fragments, pour inviter à aller voir.
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