Désert de Tabarnas
Silence, ça tourne (encore)
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Journaliste et doctorante, je voyage dans les vastes interstices entre hauts lieux touristiques et marges, le plus souvent en van, au rythme lent de la route.
Professeur des universités en géographie, je parcours les lieux à la recherche du « réel », que je m’acharne à restituer au travers de fragments, pour inviter à aller voir.
On croyait trouver le silence brûlant d’un désert andalou ; c’est un décor de cinéma que l’on découvre à Tabernas, traversé de souvenirs filmiques, de saloons fantômes et de figurants qui rejouent l’Amérique en carton-pâte. Reste à marcher dans la sécheresse des collines érodées pour toucher du doigt ce qu’il subsiste de réel.
Depuis le parc naturel de Cabo de Gata, nous poursuivons notre épopée filmique dans le désert de Tabernas, situé à seulement une heure de route et connu pour avoir servi de décor aux tournages de centaines de films dont de célèbres westerns spaghettis. Ce paysage singulier se dévoile dès l’autoroute, entourée de part et d’autre de terres arides nous donnant le sentiment de traverser le Midwest américain. Si Tabernas compte parmi les cinq déserts espagnols communément cités, son climat désertique froid (BWk dans la classification de Köppen) ferait de lui le seul désert climatique d’Europe occidentale. Sa superficie, relativement petite (290 m2), est en expansion constante en raison du réchauffement climatique.
Nous commençons notre exploration par la commune de Tabernas située en son centre, sans grand intérêt mis à part sa physionomie évoquant une cité d’Amérique latine avec ses maisons colorées à toits plats sur fond de cordillère, son église massive et le château-fort en ruine du haut duquel on jouit d’un panorama à 360° sur les environs. Alors que l’on pourrait s’attendre à une vaste étendue vierge propice à la solitude et au recueillement, nous découvrons que le désert est traversé du nord au sud par une autoroute et d’est en ouest par la N340 très fréquentée, brisant tout fantasme de dénuement intérieur. Sans compter les villages de westerns transformés en attractions touristiques, dont la plus imposante, Mini Hollywood Oasys, propage par jour de vent les clameurs de ses animations jusque dans les moindres replis sableux.
Le Far West espagnol
S’il n’en subsiste que trois, ce ne sont pas moins de 14 poblados (villages) qui furent édifiés dans le désert de Tabernas pour y tourner, à partir des années 1960, des scènes de l’épopée américaine de l’Ouest : Lawrence d’Arabie (1962), Pour une poignée de dollars (1965), Le Bon, la Brute et le Truand (1966), Il était une fois dans l’Ouest (1968) ou encore Un colt pour trois salopards (1971) – pour ne citer que les plus célèbres. C’est le réalisateur Sergio Leone qui, le premier, a sélectionné ce lieu pour y ancrer l’univers de ses westerns spaghettis, sous-genre baptisé ainsi en raison de la nationalité italienne de la majorité de ses producteurs et réalisateurs. Une vocation qui a rapidement dépassé le cadre des westerns pour s’étendre à des productions variées : films fantastiques (Le Monde de Narnia, Le Seigneur des Anneaux, Game of Thrones…), d’aventure (Indiana Jones), de science-fiction (Assassin’s Creed), fresques historiques (Cléopâtre, The Crown)… Si ce désert andalou s’est substitué à des lieux aussi divers que l’Ouest américain, la Turquie et, plus récemment, Uluru en Australie, c’est grâce à ses faibles coûts de production, sa moyenne de 3000 heures d’ensoleillement par an et sa grande diversité de paysages. Baptisé le « Hollywood européen », le site a été ajouté en 2020 à la liste des Trésors de la culture cinématographique européenne.
Puisqu’il est impossible d’accéder à l’un de ces poblados sans s’acquitter d’un droit d’entrée, nous optons pour Fort Bravo, le seul des trois restants à accueillir encore des tournages (de cinéma, de clips ou de publicités). Dans les rues quasi désertes de cette « cité en carton » (aux maisons vides, dont certaines ne contiennent parfois qu’un pan de mur), les conditions météo et l’ambiance sont parfaites pour entrer dans cette fiction temporelle. Sous le ciel bleu cru du début d’après-midi, les bourrasques soulèvent la poussière. Les figurants rémunérés pour animer le site jouent magnifiquement leur rôle, traversant telles des silhouettes fantômes les places et artères du village, allant du saloon aux écuries où l’on prend encore soin de chevaux et d’attelages servant à des séquences filmiques. Les animations proposées à heures fixes, en revanche, peinent à convaincre, entre scénarios convenus et acteurs au niveau inégal.
Dans les replis du décor
Après cette visite qui nous laisse une étrange impression de déshérence, nous roulons sur l’une des pistes poussiéreuses qui sillonne le désert jusqu’au sublime panorama de Llano del buho, qui servit de décor à des scènes mythiques des films Exodus : Gods and Kings, Patton ou encore de la série The Crown. Devant nos yeux, s’étendent d’immenses barres rocheuses au pied desquelles paissent des bovins, minuscules points sombres dans un si vaste paysage.
Le soir approche et nous décidons de passer la nuit dans un vallon voisin. Le véhicule s’enfonce mollement dans le sable gris de la piste jusqu’à l’arrêt dans un recoin discret. Sans savoir pourquoi, cette topographie nous semble étrangement familière. Après quelques recherches, nous découvrons que le rocher qui nous surplombe est bien celui sur lequel, dans une scène culte du film La folie des grandeurs, César s’est perché pour interpeller son oncle, interprété par Louis de Funès, qui cherche à le capturer pour ensuite l’utiliser dans le but de réintégrer son poste de ministre des Finances du roi d’Espagne. Nous allons ainsi passer la nuit entre la route qui contourne la petite ville de Tabernas, trop bruyante à notre goût, et le désert lui-même, dans l’immobilité de ces paysages de talweg que l’on tente d’imaginer animés par l’effervescence si particulière d’un tournage.
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Le lendemain, nous décidons de faire la seule randonnée référencée dans le désert de Tabernas, d’une distance de 10 km au départ de Mini Holywood Oasys. D’abord dubitatifs à l’idée d’emprunter le même chemin que tous les autres visiteurs, nous sommes vite saisis par les paysages lunaires dans lesquels nous déambulons finalement presque seuls. Rien de mieux qu’une marche pour appréhender ce décor de badlands (terres argileuses ravinées par l’érosion), de ravins et collines érodées, au cœur duquel notre présence semble si dérisoire. La première partie de l’itinéraire nous mène à une oasis, vaste replat ombragé par quelques palmiers indolents. Le chemin qui nous conduit ensuite plein Nord est plus monotone, avec pour fond sonore le vrombissement constant de la route toute proche. L’horizon, d’abord obstrué lorsque nous longions les canyons aux sols fissurés par la sécheresse, se dégage une fois parvenus sur le haut plateau accueillant le village figé de Western Leone, créé pour les besoins des films du cinéaste éponyme. L’itinéraire pédestre se poursuit sur les crêtes de dunes que nous ne quitterons plus, avant une ultime montée sévère qui nous ramène soudain au talus routier et au XXIème siècle. La fiction s’en est allée…
On a aimé
Randonner
- Torre del Pirulico (parcours)
- Cala San Pedro (parcours)
- Anciennes mines d’or de Rodalquilar (parcours)
- Boucle de la plage de los Genoveses et de la plage de Monsul (parcours)
Boire un verre
- Agua Amarga : Costamarga
Manger
- Las Negras : Heladería Artesanal y Cafetería Taka Tuka
Auteur·es
Journaliste et doctorante, je voyage dans les vastes interstices entre hauts lieux touristiques et marges, le plus souvent en van, au rythme lent de la route.
Professeur des universités en géographie, je parcours les lieux à la recherche du « réel », que je m’acharne à restituer au travers de fragments, pour inviter à aller voir.
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