Haut-Adour
Aux sources d'un fleuve pyrénéen
Sommaire
Auteur
Professeur des universités en géographie, je parcours les lieux à la recherche du « réel », que je m’acharne à restituer au travers de fragments, pour inviter à aller voir.
Le Haut-Adour est l’un de ces « pays » des Pyrénées dont la ville porte, Bagnères-de-Bigorre, ouvre sur des vallées qui ont chacune conservé un caractère paysan, évoquant davantage un territoire de « moyenne montagne » (presque l’Auvergne) qu’une région de hautes cimes gagnée par l’économie des loisirs et toutes ses conséquences.
On distingue déjà, à plus de 100 kilomètres, depuis les collines du Gers ou le sud de l’agglomération toulousaine (depuis aussi le célèbre boulevard des Pyrénées à Pau) la masse imposante du Pic-du-Midi de Bigorre, et, sur sa droite, le sommet triangulaire du Montaigu. Le Haut-Adour est là, blotti entre ces deux silhouettes qui, au fil de l’approche par le plateau de Lannemezan, et plus encore à partir de Cieutat, appellent irrésistiblement le regard.
Un arrêt à la chapelle de Roumé (classée Monument historique en 1956 et restaurée en 1995) et son petit oratoire extérieur permet d’embrasser la montagne à venir et de contempler en direction de l’est le grand massif forestier des Baronnies. La route serpente sur ce balcon puis dégringole pour débouler soudain dans la petite ville de Bagnères-de-Bigorre. (Si vous arrivez par le nord, depuis Tarbes, l’approche sera en revanche beaucoup moins enthousiasmante, voire déprimante, dans ce corridor de plaine au mitage pavillonnaire dense).
Déambulation urbaine
Bagnères-de-Bigorre est un petit centre économique de 10 000 habitants qui possède à la fois les atouts (services) d’une vraie ville et le charme (l’environnement) d’une station thermale tout en gardant l’authenticité d’un bourg des Pyrénées avec son marché (le samedi matin) toujours très fréquenté, transformant à cette occasion le centre-ville en zone entièrement piétonne. L’ensemble urbain se compose de plusieurs quartiers, dont deux très attachants à parcourir à pied.
L’allée des Coustous sur laquelle débouche la route en provenance de Tarbes et Lourdes, est l’artère emblématique de Bagnères mais n’a en réalité guère d’intérêt avec ses brasseries sans âme et sa circulation automobile incessante. Mieux vaut s’enfoncer dans le tissu ancien de ruelles et placettes où vous pourrez flâner autour des halles (ouvertes en toute saison) dotées d’un superbe édifice Baltard caractéristique de l’architecture industrielle du XIXe siècle. On découvre alors un ensemble urbain vivant ponctué de petits commerces encore attractifs, pratiquant des prix raisonnables : cafés, boulangeries, restaurants, librairies-bouquinistes, assurent à ce coin de Bagnères une vitalité exceptionnelle pour une ville de cette taille
Le quartier thermal prolonge immédiatement ce petit centre ancien, en direction de l’ouest, le long du « boulevard » sur lesquels donnent le grand établissement thermal et le casino. Le relief annonce une ville plus aérée constituée de parcs et jardins, mais aussi de zones pavillonnaires calmes avec leurs villas de la Belle époque. Si vous êtes amateur de mini-golf, il ne faut pas rater celui de Bagnères-de-Bigorre considéré, à juste titre, comme l’un des plus beaux de France, avec un cadre arboré somptueux parfait pour se livrer par tous les temps à un parcours ludique et joyeux en famille. Juste en contrebas, le vallon du Salut est une échappée dans la nature, un véritable héritage paysager des grandes heures du thermalisme. Aujourd’hui encore, on peut suivre les pas des curistes et remonter ce sentier (bordé d’un ruisseau) qui s’achève au musée du marbre. Dans ce quartier thermal, vous remarquerez peut-être la présence de superbes sculptures telle la Bacchante ivre (près du musée), la Buveuse d’eau ou la Muse bagnéraise (à gauche des thermes) créées pour honorer la culture artistique de la ville, pour rendre hommage à des personnalités locales, pour rappeler aussi le savoir-faire autour du marbre qui s’exprime dans toute la ville au travers d’une multitude de détails, sur des façades, fontaines et stèles.
Nous quittons Bagnères-de-Bigorre par la route des cols longeant le jeune fleuve Adour. Dans 300 kilomètres, ce torrent fougueux achèvera son long parcours dans l’estuaire de Bayonne. Nous allons pour notre part remonter à contresens et suivre chacun des tracés qui compose ses origines : l’Adour de Gripp, le plus long, est issu des pentes du célèbre col du Tourmalet (2115 mètres d’altitude). Les eaux de l’Adour de Payolle proviennent de l’autre col mythique, l’Aspin. Mais commençons par l’Adour de Lesponne, du nom de la vallée la plus discrète et la plus jolie, qui prend sa source au pied du Soum de Lascours.
Avant de nous engager à droite, Beaudéan annonce l’ambiance montagnarde avec, son minuscule noyau villageois marqué par l’église Saint-Martin (XVIe siècle), remarquable par son clocher en ardoise et ses quatre clochetons et, à l’intérieur, son décor baroque, notamment un retable en bois doré du XVIIIe siècle. Si vous préférez le patrimoine industriel, poursuivez la route principale (D 935) et tournez à gauche jusqu’à la centrale EDF, qui propose une visite guidée gratuite des installations avec un guide qui saura vous remettre en contexte les installations hydro-électriques des trois vallées
Lesponne : la plus intimiste
Voici venu le moment de tourner à droite et d’échapper au flot des véhicules s’engageant vers les cols. Les dispositions du corps et de l’esprit changent soudain. La vallée de Lesponne saisit par son charme. Les dix kilomètres qui mènent au Chiroulet donnent la sensation d’une remontée dans le temps. La D29 a été un peu élargie pour permettre des croisements moins dangereux, mais a conservé son profil de route de montagne, traversant des hameaux que l’on désigne, dans la toponymie du Haut-Adour, sous le terme de « par » (par exemple Par d’Abbay, Par dé Arribarat, Par d’Aumède, Par dé Baranne, Par dé Bataillé), dont la signification évoque un espace dégagé ou des parcelles agricoles utilisées pour le bétail.
Le cadre exceptionnellement préservé a valu l’inscription de la vallée au titre de site protégé des Hautes-Pyrénées (1 807 hectares) en 1977, ce qui explique qu’un sentiment d’harmonie se dégage. Le bâti traditionnel omniprésent se mêle à des pavillons contemporains respectueux du cadre valléen. En roulant vitre baissée, on peut entendre le chant du torrent fougueux, observer l’architecture rurale composée de maisons aux murs pignons à redents couverts de piettes plates (un héritage architectural des Pyrénées centrales combinant utilité pratique pour l’entretien des toits et aspect décoratif), découvrir au gré d’un virage une scène pastorale, s’élever progressivement dans l’étage des granges et murets de pierres.
Derrière le rideau de hêtres et noisetiers, apparaît progressivement la masse de celui que l’on dénomme parfois « l’indien couché », le sommet du pic de Bizourtère dont les crêtes rocheuses semblent représenter le profil d’un visage allongé. La route s’extrait définitivement de la forêt pour laisser place au spectacle saisissant du cirque du Chiroulet. À gauche des pentes du Bizourtère, on imagine dans cette vaste échancrure le sentier du lac bleu, caché juste derrière la zone sommitale. À droite, une seconde vallée s’échappe discrètement en direction de l’ouest, offrant des paysages moins hauts et spectaculaires, mais plus sauvages. Elle mène au lac d’Ourrec et, en arrière fond, à un plateau glaciaire où celui qui s’aventure vivra une expérience intime inoubliable, sur les traces d’un ruisseau silencieux serpentant parmi les pelouses : c’est l’Adour de Lesponne qui fait ses premiers pas.
Les plus beaux lacs en randonnée
Incontournable et populaire ne veut pas dire facile et à prendre à la légère. Aller au Lac Bleu (1 960 mètres d’altitude) constitue une vraie randonnée, longue, régulière, qui, pendant 2h30 et 900 mètres de dénivelé positif, n’offre guère de répit. Là-haut, l’un des lacs les plus profond des Pyrénées (135 mètres !) conserve une part d’effroyable, avec ses rives hostiles (parce que très pentues) et sa couleur bleu sombre.



Si vous êtes en très bonne condition physique et que vous pratiquez régulièrement les longues randonnées, le plus opportun et enthousiasmant consiste à faire la grande boucle qui, au cours d’une journée bien remplie mais intense (attention aux conditions météorologiques), vous permettra l’ascension du Lac Bleu, du col de Bareilles (avec une petite incursion supplémentaire jusqu’aux sommets arrondis du Bizourtère) avant une descente superbe par le lac d’Ourrec. Si vous avez encore des forces, ne gagnez pas tout de suite les rives du lac d’Ourrec, tournez à gauche et laissez-vous guider par le tracé du torrent (toujours l’Adour de Lesponne) qui vous conduira dans un paysage des origines : un cirque glaciaire (surmonté de crêtes du soum de Lascours, de Pène taillade, Pène det Pourri) où ne demeure que le silence minéral.




Perché à 1 919 mètres d’altitude, le lac de Peyrelade (9,7 hectares, 28 mètres de profondeur d’après les premiers sondages réalisés dès 1930) s’inscrit lui aussi dans un cadre impressionnant, un cirque austère au pied de l’imposante muraille du Pène-Blanque qui le domine de 850 mètres. Sa situation laisse penser que le façonnement de la cavité n’est pas d’origine glaciaire mais d’origine tectonique (formant un véritable fossé encaissé entre deux parois abruptes). Ses rives nord et sud sont très redressées (la rive sud est même verticale), faisant apparaître le lac comme un fossé entre deux murs. Son accès nécessite deux bonnes heures de marche soutenue (600 mètres de dénivelé) à partir des cabanes de l’Aya (1 307 m) accessibles par une longue route forestière.



Balades au cœur du patrimoine pastoral des courtaous
Il est tout à fait possible de profiter du cadre exceptionnel de cette haute vallée en marchant à son rythme, pendant 45 minutes à 1 heure, pour partir à la rencontre d’un patrimoine séculaire pastoral singulier, parfois restauré, souvent abandonné : les courtaous étaient d’anciens habitats saisonniers destinés à la traite quotidienne des vaches laitières qui, en Haut-Adour, produisaient du beurre et non du fromage (la production était alors vendue à Bagnères et au-delà). Situés entre 1 000 et 1 500 mètres d’altitude, ils sont composés d’un ensemble d’habitations souvent contigües à un enclos (pour la traite) et à une étable ouverte (pour les jeunes veaux). La plupart des constructions, en pierres sèches, datent du XVIIIe siècle. L’usage de chaque cabane, édifiée sur des estives communales, était réservé à une famille d’éleveur. Les différents usagers du courtaou s’occupaient en commun de l’aménagement et l’entretien des chemins d’accès et des dispositifs (rigoles, leytés ou puits à glace) destinés à la conservation du lait et de la crème. Le déclin des courtaous s’est produit après la Seconde Guerre mondiale dans un contexte de baisse démographique et d’orientation plus prononcée de l’agriculture en faveur de l’élevage ovin. La montagne autour du Chiroulet est parsemée de ces vestiges et nous vous invitons à partir à la découverte de trois sites remarquables.
Lire aussi
Sur le plateau d’Herraou, vous trouverez quelques cabanes encore debout, au pied d’un vaste éboulis rocheux, et peut-être serez-vous tenté de vous poser sur les rives du tout jeune Adour de Lesponne pour profiter plus longuement de ce paysage ouvert. Sur le chemin du retour, vous débusquerez sur la droite quelques murs éventrés noyés dans les acacias, rappelant là l’existence passée des cabanes de Cumvielh, énième trace discrète d’une civilisation pastorale disparue.
Les cabanes de l’Haya, apparaissent tel un site archéologique, avec quelques signes de restauration. Là aussi, pourquoi pas s’asseoir au bord de ce torrent enchanteur, avec un bon livre et une gourde, pour passer de délicieuses heures au cœur de la nature, ou, pour les tempéraments plus actifs, rallier le départ du sentier du lac de Peyrelade, à moins de 500 mètres.



Le lieu le plus bouleversant, par son histoire et son cadre paysager, est sans nul doute celui du courtaou de la Lit, dont la destinée exceptionnelle est due à la passion d’un homme, Georges Buisan, qui, entre et 1977 et 2002, a mis toutes ses forces au service de la restauration de cabanes utilisées jusque dans les années 1950 par les vachers de la vallée de Lesponne. Là, au pied des pentes herbeuses du pic de Montaigu, après 45 minutes de montée régulière sur un large chemin boisé au tracé en zig zag, l’horizon s’ouvre dans un décor si onirique qu’il semble relever d’un autre monde. Asseyez-vous en contemplant la vue sur l’impressionnante masse du pic de Merlheu, écoutez le chant de la rigole serpentant entre les dalles (elle alimentait les leytés, petits abris de pierre où les bidons de lait étaient maintenus au frais). Poussez la porte d’une cabane restaurée pour en observer l’aménagement rudimentaire (vous imprégner un peu de la vie des hommes de l’époque), et refermez la porte comme on referme la porte d’un trésor entrouvert : en prenant soin de préserver ce lieu de tout saccage.
Enfin, si vous êtes sensible à l’architecture rurale et aux paysages des vallées paysannes, pourquoi ne pas suivre l’intégralité du chemin de la rive droite de l’Adour de Lesponne (au début goudronné) de Beaudéan au Chiroulet. L’aller-retour représente certes 20 kilomètres mais il s’agit d’un chemin large qui monte très régulièrement et doucement ; il vous faudra une journée pour prendre le temps de vous imprégner de l’atmosphère de cette vallée qui, au fil des kilomètres, révèle son organisation et ses étagements : d’abord le bâti résidentiel, laissant peu à peu la place à des fonds de prairies fauchées bordées de granges et bergeries, avant la zone forestière ouvrant sur les premières pelouses d’altitude et les rives du torrent, nous rappelant que Chiroulet (Xirula) signifie « le murmure du ruisseau ».



On a aimé
Flâner
- À Bagnère-de-Bigorre :
- Librairie Auprès de Pyrène, tenue par un passionné qui saura vous donner de bons conseils pour choisir parmi les centaines d’ouvrages traitant de la culture pyrénéenne.
- La bouquinerie associative (en face des thermes), qui vous donne accès à tous les genres de livres pour quelques euros seulement.
- À Lesponne : le marché artisanal (en juillet et août), de quoi vous inspirer si vous cherchez des idées cadeaux (et déco) vraiment originales
- À Beaudéan : Les Petits Fruits, boutique qui propose des confitures et apéritifs d’ici. Parking facile et accueil avec le sourire.
Randonner
Lacs Bleu et d’Ourrec (Massif de Lascours)
Lire
Alix, un siècle de photographie pyrénéenne, écrits de lumière, Le Pin à Crochets, 2019
Le Montaigu, géohistoire d’un espace d’altitude, ed. Loubatières, 2021
Auteur
Professeur des universités en géographie, je parcours les lieux à la recherche du « réel », que je m’acharne à restituer au travers de fragments, pour inviter à aller voir.
Découvrez aussi
On croyait trouver le silence brûlant d’un désert andalou ; c’est un décor de cinéma que l’on découvre à Tabernas, traversé de souvenirs filmiques, de saloons fantômes et de figurants qui rejouent l’Amérique en carton-pâte. Reste à marcher dans la sécheresse des collines érodées pour toucher du doigt ce qu’il subsiste de réel.
Nichée entre les eaux paisibles du golfe Pagasétique et les pentes verdoyantes du mont Pélion, Volos séduit les voyageurs avides de culture et d’histoire. Cette ancienne cité portuaire, largement reconstruite après le séisme dévastateur de 1955, mêle aujourd’hui front de mer animé, avenues contemporaines, ruelles chargées de mémoire, musées passionnants et tavernes conviviales où l’on savoure le célèbre tsipouro.
Des reliefs discrets de l’arrière-pays aux falaises spectaculaires de la côte Vicentine en passant par la côte bétonnée de l’Algarve, ce voyage dans la moitié sud du Portugal nous conduit sur des terres contrastées. Entre villages historiques, nature préservée et espaces productifs, il révèle un territoire en tension où l’authenticité cède – vite – le pas à une économie touristique florissante aux impacts déjà notables.